De l’Afrique orientale au Moyen-Orient, du Mozambique à la
Syrie, s’étend la grande vallée du Rift. C’est un immense
ensemble de lacs, de ravins, de volcans et de mers. Cette
vallée a été formée par les mouvements des plaques
tectoniques, gigantesques masses rocheuses qui s’ajustent
les unes aux autres sur la croûte terrestre comme les
pièces d’un puzzle.
Au point de rencontre des plaques, des roches fondues
surgissent parfois des profondeurs de la terre. Des
volcans naissent comme ce Ngorongoro qui dans des temps
anciens s’élevait probablement à plus de 4000 mètres
au-dessus du niveau de la mer.
Pour imaginer ce volcan terrible, il faut fermer les
yeux... Imaginer, imaginer encore : l’œuvre du temps, les
bouleversements géologiques, l’effondrement intérieur du
cratère dans un fracas d’apocalypse... Et puis les ouvrir
à nouveau, tout doucement, sur l’Éden le plus merveilleux
qu’il m’ait été donné de rencontrer sur la terre
africaine.
Oubliés, la piste boueuse, les glissades dangereuses, la
panne et les heures perdues à réparer, l’humidité
poisseuse des draps dans le lit bancal du Lodge, la magie
du Ngorongoro vient de tout effacer...
Incroyable spectacle ! La plus prestigieuse des réserves
naturelles du monde est à nos pieds. Au gré des versants
tour à tour humides ou secs selon leur exposition,
marécageux aussi le long des rivières qui alimentent le
lac d’eau saumâtre lové au fond du cratère, des milliers
d’animaux se côtoient. On serait tenté de parler de
concorde ou arche de Noé !
Ne nous fions pas aux apparences, le calme est trompeur.
Tous sont en perpétuelle alerte. Ici comme ailleurs, la
loi de la nature est sans appel et la survie des uns passe
souvent par la mort des autres...
Mais comment se cacher ? Surtout quand on se promène en
costume rayé. Rien à faire ! Les zèbres n’ont plus qu’à en
prendre leur parti : ils attirent les regards et ceux-ci
ne sont pas tous bienveillants. Non moins voyants, voici
les fines gazelles, les gnous, les phacochères. Un gros
rhinocéros noir émerge de l’herbe verte et drue.
D’un fourré proche surgit une hyène dérangée dans son
repas : un zèbre à demi dépecé que lui disputent deux
chacals hargneux. Nous nous retrouvons face à face aussi
étonnés l’un que l’autre. Elle hésite, puis détale. Féroce
prédateur, la hyène, cependant, s’attaque rarement à
l’homme. En voici d’autres derrière un paravent de
buissons peuplés d’oiseaux multicolores : les lions ne
sont pas loin. Dans ce paysage ouvert, ces chasseurs à
l’affût ont peu de chance, aussi profitent-ils souvent du
gibier tué par leurs nauséabondes voisines. Pour le
moment, repus, ils se prélassent au soleil. Le roi des
animaux se roule sur le dos comme un chaton joueur, les
femelles somnolent. Un lion s’il n’a pas l’estomac creux
n’est pas menaçant. Et le berger Massaï qui garde son
troupeau de vaches faméliques à quelques cent mètres de
là, le sait bien. Il ne leur accorde pas même un regard.
Appuyé sur sa lance, immobile, perdu dans son rêve
intérieur, il semble dressé là de toute éternité.
Dans les hautes herbes broutent aussi les buffles massifs.
Court face à face avec l’un d’eux. Portrait : avec ses
cornes enroulées sur le côté, mon ami l’herbivore,
ressemble, référence parler, à ma belle-mère en bigoudis !
Mais restons sérieux. Il me faut maintenant aller vers le
lac, pour rencontrer d’autres pensionnaires des lieux. Au
nord de celui-ci s’étend le marais Munge, à la partie
terminale de la rivière du même nom, qui vient alimenter
le lac de cratère et paresse dans son lit encombré
d’alluvions. Il constitue une mare idéale pour les
hippopotames, les éléphants, les échassiers et un refuge
pour les autres animaux qui s’y regroupent pendant la
saison sèche.
Près de moi passent tour à tour une échasse blanche, une
frêle spatule, un ibis noir et un canard armé au masque de
guerrier médiéval. Photos. Puis je lève les yeux sur le
lac. Une brume diaphane due à l’évaporation, voile
légèrement sa surface. Splendeur ! L’étrange ballet des
flamants se déplace à travers les eaux basses comme un
tapis mouvant. À la moindre alerte, ils s’envolent par
milliers et tournent en rond, majestueusement, avant de
retourner sur le lac. Mais de quoi vit cette imposante
colonie ? Bien que l’eau saumâtre de ce lac sans déversoir
ne permette qu’une vie aquatique restreinte, le flamant
dont le bec est équipé d’un filtre, fouille les boues et
les sédiments du fond du lac et y trouve crustacés, petits
poissons et déchets organiques.
Dernier regard sur le Munge, dernière photo : celle d’un
petit lézard rose et bleu, moucheté, bibelot de porcelaine
délicate sur écrin émeraude.
Je dois reprendre la piste. Notre Land Rover traverse de
grands champs de graminées d’un jaune éclatant et
brusquement, au détour du chemin, énormes, immobiles, dans
cette marée mouvante d’or jaune : tout un troupeau
d’éléphants. Sans complexes, à l’africaine, la famille de
colosses prend la pose tour à tour : face, profil,
oreilles en éventail, défenses arrogantes... Ou honteuses
comme celles du patriarche qui sont ébréchées, brisées,
presque à leur base. Querelles entre mâles, accident ou
braconnage ? La dernière hypothèse n’est hélas pas exclue
: les braconniers mutilent et tuent au Ngorongoro, malgré
les interdictions et la vigilance des rangers.
Le bord du cratère franchi, nous voilà dans la savane
claire. Notre voiture donne des signes évidents de fatigue
et les autruches nous doublent. Surchauffe du moteur. Nous
roulons au ralenti jusqu’au premier village. Les mécanos
du coin s’excitent sur le moteur. "Dans une heures vous
repartez" affirment-ils !
Il le faut sinon l’avion décollera d’Arusha sans moi. Vous
raconter comment, 24 heures plus tard, je me trouvai
toujours assis au bord de la piste sous l’ombre maigre
d’un acacia et l’œil velouté d’une girafe compatissante
près d’un véhicule entièrement démonté, capot, portières
et pièces en tous genres éparpillés autour des mécaniciens
noirs... de cambouis mais toujours optimistes, serait une
autre histoire. Mais elle ne vaut pas celle du Ngorongoro.
Alors restons-en là.
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